50s Familiy

L’allure progressiste d’un discours conservateur

Analyse de la philosophie politique de Marcel Gauchet

Article sélectionné et publié par la revue Theorialogo_v4-e1418027947554

On pensait les débats réduits aux conversations entre amis, et pourtant, les Éditions Philo nous proposent depuis octobre dernier la publication des rencontres entre Alain Badiou et Marcel Gauchet(1). Ensemble, ces deux grands philosophes contemporains nous présentent leur bilan de l’Histoire mais aussi leur projet politique et économique. Un ouvrage qui possède également l’intérêt de mettre au jour les logiques conservatrices d’un discours aux apparences progressistes.

Alain Badiou, Marcel Gauchet, Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie, Paris, Philo Éditions, 2014.
Alain Badiou, Marcel Gauchet, Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie, Paris, Philo Éditions, 2014.

« Qui paie ses dettes… s’appauvrit » relevait Laurent Joffrin(2). Logique cruelle mais bien réelle, les réformes structurelles imposent nécessairement aux sociétés de se soumettre au marché. Contre ce triomphe du capitalisme, renaît peu à peu l’Idée communiste qu’Alain Badiou défend à travers ce qu’il appelle l’hypothèse communiste(3). Pour Marcel Gauchet, remettre en cause le capital est un faux problème. Il préfère à ce dessein le sursaut réformiste qui permettrait aux démocraties de mieux se protéger des effets néfastes du capitalisme.

Un projet qui ne laisse pas de lever des doutes. Gauchet lui-même ne nous explique guère comment il compte aboutir à cet évènement. Historiquement, les parlementaires se sont toujours gardés de redistribuer le capital de même que d’instaurer une démocratie directe(4). À partir du moment où une toute petite minorité de gens se partage le pouvoir, seuls les mouvements contestataires feraient perdre pied à cet entre-soi d’élites politiques, économiques et intellectuelles.

Gauchet s’illusionne encore lorsqu’il impose à l’Histoire une scission artificielle entre le capital de Marx et celui d’aujourd’hui. Pour notre spécialiste du désenchantement « tout a changé : la finance s’est globalisée […] ; la forme salariale et l’organisation des entreprises ont profondément évolué ; les règles en vigueur sur les marchés ont été modifiées… [enfin], nous sommes entrés dans des économies de la connaissance et de l’innovation. »(5)

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S’il est vrai que les techniques ont évolué, le fonctionnement du capitalisme reste lui d’actualité. En l’occurence, l’idée selon laquelle on peut accroître ses capitaux en les échangeant sur des marchés mondiaux ou en les investissant dans la recherche date de bien avant les révolutions industrielles(6). Comme s’ingénie à le faire Frédéric Lordon, il faudrait plutôt s’attacher à analyser le caractère protéiforme de ce modèle économique(7). Certes la gestion des entreprises et des ressources humaines ont fortement changé, mais le capitalisme continue d’aliéner les salariés en cultivant chez eux un état de frustration permanent. Prenons par exemple la volonté de se réaliser en entreprise ou de se singulariser par les marchandises. La subjectivité d’un individu devient un produit d’instances qui lui sont extérieures.

Rien donc de très nouveau en perspective et les arguments de Gauchet se révèlent même alarmants. En premier lieu, il ne remet pas en question le fonctionnement des démocraties représentatives, qu’il appelle « la démocratie », supprimant de ce fait les autres régimes possibles. En second lieu, témoin des « effets délétères que produit le capitalisme d’aujourd’hui », il pense le capital indépassable(8). Enfin, il refuse de voir l’emprise historique du capitalisme sur les démocraties(9).

Supprimant le champ des possibles tant au niveau politique qu’économique et refusant l’Idée communiste – choix défendable dans la mesure où les arguments se tiennent –, Gauchet nous propose alors avec témérité un projet sans fond qu’il explique en ces termes :

« Pour vous, il faut sortir radicalement du capitalisme, ce qui suppose de passer à son contraire, le communisme. J’oppose à ce projet, que je crois définitivement condamné, un sens de la prudence qui s’alimente aux leçons du passé. Mais cette prudence doit être conjuguée à la plus grande des audaces. En l’occurence, l’audace consiste à affirmer qu’il est possible non pas de rompre définitivement avec le capital, mais de maîtriser l’économie politiquement. Je crois que nous pouvons parvenir à brider le capitalisme, à briser sa domination aujourd’hui incontestable, et ce, à l’intérieur du modèle démocratique. »(10)

Rappelons que John Maynard Keynes avait déjà tenté l’audacieux dessein de concilier le social et l’économie. Pour notre part, tout arrangement ne devrait plus faire l’objet d’une recherche dès lors que le modèle de production choisi se nourrit du renforcement des inégalités entre les individus. D’ailleurs, Gauchet précise bien qu’il s’agit seulement de brider le capitalisme. Il avoue donc à demi-mot que même freiné le capital continuera à asservir la société.(11)

En somme, ni Badiou ni Gauchet ne proposent d’idée originale pour combattre la misère du monde. Cependant, alors que le premier s’attaque à l’effet systémique du capitalisme, le second se consacre à le maintenir.


1. Débat ou conversation entre amis ? La question demanderait de sortir du cadre de cet article. Nous renvoyons les lecteurs à l’ouvrage de Pierre Bourdieu, Sur la télévision ; suivi de L’emprise du journalisme, Paris, Éditions Liber, 1996.

  1. Laurent Joffrin, Éditorial, Libération, numéro 10479, mardi 27 janvier 2015, p. 2.
  2. Pour Badiou, l’hypothèse communiste correspond à la réalisation de l’Idée communiste en quatre axes : 1) « trouver des formes d’intervention à la fois cohérentes et efficaces, qui tout en étant branchées sur la société, débordent le schéma partisan » ; 2) « les porteurs de l’idée communiste se signalent par une aptitude à faire connaître l’étape d’après ; 3) « Les communistes sont internationalistes […]. Ils ne doivent pas raisonner en fonction d’intérêts contingents ou limités, mais concevoir l’apport universel de leur action : ce qui se passe ici concerne l’ensemble du monde » ; 4) « [défendre une vision stratégique globale, subsumée par l’Idée [communiste] et dont la matrice est l’anticapitalisme. » (Cf. Alain Badiou, Marcel Gauchet, Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie, Paris, Philo Éditions, 2014, pp. 64-66) ; pour la définition de l’Idée communiste voir ibid., pp. 62-64.
  3. Nous conseillons l’ouvrage de Francis Dupuis-Déri, Démocratie : histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Montréal, Lux Éditeur, 2013.
  4. S’il avait d’ailleurs véritablement changé, le terme capital ne serait plus approprié à décrire la réalité ; ibid., p. 91.
  5. Rappelons que pendant plus de quinze siècles la Chine possédait les technologies les plus avancées et ceci sans avoir développé une logique capitaliste (Cf. Jacques Adda, La Mondialisation de l’économie ; genèse et problèmes, 7e édition, Paris,  Éditions La Découverte, Coll. Grands repères, p. 16).
  6. Nous passons très rapidement sur ce point sinon il nous faudrait écrire quelques pages conséquentes sur la servitude volontaire, le conatus, et l’aliénation. Pour combler ce manque, nous proposons la lecture de Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude : Marx et Spinoza, La Fabrique Éditions, Paris, 2010.
  7. Lire la réaction d’Alain Badiou via Alain Badiou, Marcel Gauchet, op. cit., pp. 75-76.

9.  ibid., pp. 80-81.

  1. ibid., p. 77.
  2. ibid., p. 81.
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